Adios! compagnons

J’ai beaucoup hésité avant d’écrire ce billet, mais le décès tout récent de mon collègue Gilles Dostaler, qui m’a ramené à celui encore tout frais de Paul Bernard, a fait tomber mes dernières résistances ou réserves.

Ce carnet me permet d’intervenir et d’engager un dialogue d’abord en me plaçant de mon poste d’observation et d’action à la tête d’une grande faculté. J’ai omis à ce jour les considérations trop personnelles qui allaient au-delà de ce poste d’observation. Mais sous ma toge de doyen, il y a un professeur qui a eu un parcours marqué par des rencontres, des collaborations, des connivences qui font partie de ma personnalité intellectuelle et professionnelle.

Il n’y aucune parenté entre les deux disparitions, si ce n’est que deux collègues, à peine au milieu de la soixantaine, sont emportés par un cancer à la suite d’une lutte courageuse contre le mal tout en vivant jusqu’à la fin leur engagement d’intellectuel. Il n’y a aucune similitude, si ce n’est qu’il s’agissait de collègues qui ont traversé et éclairé ma vie.

J’ai rencontré Gilles Dostaler à sa soutenance de thèse à Paris au milieu des années 1970. Il bouclait la boucle, pour ma part j’entamais des études doctorales. Quelques années plus tard, nous avons travaillé à la mise sur pied d’un centre de recherche interuniversitaire qui, résolument interdisciplinaire, entendait valoriser l’économie et la sociologie politique.

Nous avons mené des programmes de recherche avec des collaborations transatlantiques qui ont été porteuses. De disciplines d’attache (et d’institutions) différentes, nous étions appelés à connaître des parcours distincts, mais nous avons eu de très belles connivences, notamment dans l’entreprise qui fut la nôtre de tenir un colloque et de publier un livre à chaque année sur un grand penseur de l’économie politique, ce fut Keynes, Myrdal, Friedman, Hayek.

Gilles était un savant de la pensée économique, mais aussi un homme de grande culture. Il cherchait à comprendre la pensée, les réalisations, les comportements, les emportements, l’opportunisme et les compromis ou compromissions de la vie quotidienne de ses penseurs de prédilection, comme si la pensée ou la création ne prenait de sens qu’à travers le personnage qui en est le sujet et les incarne. Keynes, Hayek ou Mozart avaient peu de secrets pour lui. Pour cet érudit, le détail ou l’anecdote se chargeait de sens eu égard à la connaissance de l’œuvre, quand ce n’était pas le contraire.

Lors du lancement de son ouvrage Keynes et ses combats, je lui dis que j’y voyais là l’œuvre dans laquelle se révélait un condensé de son érudition, de son savoir-faire, de son acharnement à révéler comment la pensée loin d’être éthérée est portée par des hommes. J’y voyais une œuvre aboutie, de grande maturité, mais certainement pas un achèvement. C’est d’ailleurs un auteur dont l’œuvre a été le plus traduit. Il a continué à publier et, tout en s’étant engagé dans un combat décisif contre la maladie, il revenait à une passion, celle d’assurer une diffusion de sa connaissance et de ses convictions à un lectorat et à un public non initié mais curieux et intéressé.

Paul Bernard, sociologue à un palier de mon bureau, a été le collègue respecté mais peu connu durant plusieurs années. Ce n’est qu’au cours des quinze dernières années que nos chemins se sont croisés, alors que nous avons été associés au même centre de recherche. C’était déjà un universitaire bien établi, dont la figure majeure était celle du bâtisseur. Il a été, entre autres choses, l’un des architectes de la création du Centre interuniversitaire québécois de statistiques sociales et a eu un rôle certain dans la venue de l’Institut de statistique de l’UNESCO dans l’enceinte de l’Université de Montréal.

Témoignant d’un engagement soutenu, confinant presque au prosélytisme, il a travaillé sans relâche à la valorisation de la statistique sociale comme moyen pour comprendre la fragmentation de la société dans une perspective historique, ainsi qu’à la constitution des infrastructures permettant de mettre ces statistiques sociales à disposition du plus grand nombre. Loin d’être le méthodologue distant, il s’est très tôt, et sans faiblir, investi dans un travail sur les inégalités sociales et sur le développement social, eu égard aux enjeux de la santé.

Champ d’étude, mais aussi champ d’intervention et d’action, car le souci d’infléchir l’orientation des décisions de politique publique a toujours été présent. Son engagement social ne se dément pas ; pensons au Centre Léa-Roback sur les inégalités sociales de santé de Montréal, au Comité directeur de l’Enquête par panel auprès des ménages canadiens et le Conseil d’administration de la Société de recherche sociale appliquée, au Comité consultatif du Conseil canadien de développement social ou, encore, au groupe de travail sur la pauvreté de Centraide du Grand Montréal.

Tenace et homme de projet, Paul incarnait le dynamisme et la générosité. Un collègue, qui a fait une brillante carrière, me confiait récemment qu’un échange avec Paul était le remède par excellence à tout passage à vide, car la conversation devenait assurément source de motivation, d’idées nouvelles et de perspectives innovantes. Andrée Demers soulignait pour sa part que Paul savait transmettre la passion du métier de sociologue. Personnellement j’ai en mémoire le sociologue inventif et le méthodologue rigoureux, capable d’engagement social et toujours prêt à infléchir les pratiques de son milieu.

Paul Bernard avait toujours une blague dans sa besace. Il était intarissable et prenait plaisir à les raconter. Gilles Dostaler affectionnait les anecdotes qui nous renseignent, sinon nous instruisent sur les personnes et leurs œuvres.

J’ai envie de terminer par une anecdote «historique» dont on ne saurait, comme c’est souvent le cas, établir avec certitude la part de vérité. Le général Franco, dictateur qui domine l’Espagne depuis près de quatre décennies, agonise à l’automne 1975. Cette agonie se prolonge sur plusieurs semaines. Alors qu’il est pour ainsi dire à l’article de la mort, la foule se regroupe à l’extérieur de l’édifice où il est soigné. Franco entend les bruits de cette foule et demande à son entourage ce qui se passe. On lui répond : le peuple est venu vous dire adios général. Et le général dans toute sa «lucidité» de répondre : mais où va le peuple ?…

J’ai voudrais tout simplement, compagnons, vous dire adios, étant convaincu que nous nous retrouverons ailleurs et autrement.

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2 réponses à “Adios! compagnons”

  1. Gérard Boismenu dit :

    Vous avez raison Denise. C’est entre autres pour cette raison que j’ai beaucoup hésité. Je ne veux pas trop axer mes propos sur des hommages aux disparus. Je voulais surtout témoigner que quelles que soient nos responsabilités professionnelles, on ne peut que ressentir le départ de proches à un âge où il y a encore beaucoup à faire. J’ai envie de donner un grand coup de chapeau à la mémoire de Marie-Andrée Bertrand qui nous a provoqués par son audace intellectuelle et saoulés par son dynamisme inaltérable. Ce n’est que difficilement que nous aurons à réaliser qu’elle n’est plus dans notre communauté.

  2. Denise Angers dit :

    Beau témoignage. Malheureusement, à cette liste, il faudra ajouter Marie Andrée Bertrand qui nous a quitté cette semaine. Pour des générations d’étudiantes, elle a été une source d’inspiration et d’action.